En l’occurrence l’individu lambda, à l’observation se trouve être un sujet d’une trentaine d’années, chez qui aucune débilité congénitale n’a été constatée, pas plus que son génie écrasant n’est, à ce jour, dans un mouvement de mépris incompréhensible, reconnu et acclamé par ses contemporains.

Bref une individu d’une intelligence tout ce qu’il y a de plus banale, capable, de lire et parfois de dégager un sens au texte pendant cette activité même. Or voici que cet individu lit… et que lit-il page 172 d’un ouvrage qui paraît-il, fut retentissant et constitue encore à ce jour, une référence et un passage quasi obligé pour les étudiants et les praticiens du docte discipline fondée par Sigmund Freud ? Que lit il, sacré Nom de Dieu ? Eh bien ceci :

« Tout interdit se construit en deux temps. L’interdit oedipien, tel que Freud l’a envisagé, centré sur la menace de castration génitale, limite les relations amoureuses selon l’ordre des sexes et des générations. Un stade oedipien précoce, prégénital, étudié par Mélanie Klein, le précède et le prépare : D’où un interdit anticannibalique de manger le sein désirable, d’où le fantasme d’aller détruire les enfants-fèces rivaux et le pénis du père dans le ventre de la mère ; d’où le sevrage vécu comme un châtiment des désirs de dévoration. »

Il faut stopper là la citation pour livrer la réflexion à peine exagérée qu’un tel énoncé provoque quasi instantanément chez le lecteur à bout de nerf. Il se dit en son for intérieur et à grand honte, qu’aussi fâcheuses qu’aient pu être les conséquences du national-socialisme, les autodafés avaient peut-être du bon. Que sans doute, la tâche la plus urgente de nos gouvernants serait de songer à des dispositifs propres à faire émigrer des intellectuels, non en raison de leur appartenance ethnique ou religieuse, mais en raison de le verbiage infiniment pénible. Voilà c’est dit et c’est le citoyen qui parle.

Laissons les considérations bassement politiques pour s’occuper des réactions qu’un tel texte peut provoquer chez la pauvre âme qui regrette surtout d’avoir dépensé quarante-cinq Euros, pour acquérir l’ouvrage chaudement conseillé. Elles sont au nombres de quatre et bien qu’elles soient entremêlées, l’on pourrait les classer en catégories s’excluant mutuellement : le rire, l’indifférence, l’agacement, la stupéfaction. Le rire vient en premier, il naît d’une juxtaposition incongrue qui confine au sublime. Je mets au défi n’importe qui de bonne foi, de rester stoïque devant le signifiant : Le fantasme d’aller détruire les enfants-fèces rivaux. Quant à se représenter, ne serait-ce que confusément et sans réelle projet de mise en acte, partir en campagne pour l’annihilation d’hypothétiques fœtus excrémentiels, où qu’ils puissent se trouver, mais néanmoins menaçant notre suprématie chancelante, je préfère abdiquer de peur d’étouffer ou encore de faire sous moi, ce qui est toujours ennuyeux. L’indifférence, certes elle serait méritée et ô combien confortable mais elle empêcherait alors le rire salvateur raison pour laquelle elle sera mise de côté assez rapidement. On ne choisit pas d’abriter un esprit qui veut comprendre même à en avoir mal au cul. Un esprit de chien affamé qui après la chair veut obtenir de l’os qu’il rompe et livre sa moelle, un esprit-pelle aussi, pauvre de lui. L’agacement succède alors au rire, et vice versa. L’agacement parce la possibilité existe bel et bien, que certains, c’est à dire, auteurs, pairs de l’auteurs, correcteurs, disciples, éditeurs et libraires mêmes spécialisés, se foutent de notre gueule. En ce cas le lecteur ne désire pas faire les frais du canular, mais lui aussi participer. Ne vous êtes-vous jamais pris, voyant vos amis pliés, à vous enquérir de ce qui provoquait leur rire ? De deux alternatives alors, soit vous rejoignez le cercle des initiés et jouissez avec eux, soit vous demeurez seul avec, pour les plus paranoïaques ou les plus sensibles d’entre vous, l’arrière-pensée que c’est de vous dont on rit. La stupéfaction enfin, stupéfaction somme toute banale de ne voir aucun être se lever pour dénoncer une imposture débilitante, par conformisme ou par le simple fait qu’il a peur de passer pour un imbéciles, un néophyte ou un handicapé cognitif. En un mot s’il existe un plaisir du texte, il n’est pas du côté de la solitude ni de la complicité coupable.

Le statut de l’auteur peut de la même manière être envisagé, comique, médiocre, retors ou imposteur ?

Dans un effort proprement surhumain pour établir un pacte de lecture, pour tenter d’épargner son prochain en une démarche quasi christique, c’est à dire complètement masochiste, votre narrateur voudrait établir un pont, une voie de communication avec l’auteur de cet texte éblouissant , son esprit-pelle voudrait s’arrêter et penser. Il est vrai que le salopard ne nous y invite pas, voire même tente de nous en dégoûter à jamais. Seulement Didier Anzieu, puisque c’est de toi qu’il s’agit, sache que je suis un opiniâtre. A présent c’est entre toi et moi. Je veux donc essayer de te comprendre toi mon frère, tout en précisant que si tu avais été de ma fratrie, je t’aurais vraisemblablement frappé sans répit sur le crâne avec un binette, un râteau, une sarcleuse, ou tout autre instrument de jardin qui me serait tombé sur la main. Didier, mon Didier, que voulait-tu donc me dire et surtout comment t’y es-tu pris pour y parvenir si mal ? Est-ce moi qui ne puis t’aimer, suis-je un monstre ? Vas-tu te débattre, outré et me dire qu’il est facile d’extraire et de décontextualiser ? La défense me semblerait trop galvaudée, voire grossière, car même si le passage est choisi, il pourrait tout aussi bien être remplacé par un autre. Banalités évidentes mises de côté, toutes les pages se prêteraient assez bien à l’exercice. Et puis, avouons-le ce que je lis de toi n’est pas pire que d’un autre de ta trempe, car il faut bien avouer qu’ils foisonnent les ouvrages où l’on brasse les sempiternelles références éculées, le chiantissime et dispensable jargon disciplinaire, les démonstrations et axiomes sacrés, ainsi que les emprunts aux Anciens qui bien avant toi voyaient d’un mauvais œil qu’on baise sa mère, même par accident. T’es-il arrivé par exemple de penser, qu’il est des mères tellement laides qu’elles ne feraient pas bander, le dernier de leurs puceaux les gonades en cocotte-minute. Mauvaise foi, certes, malentendu peut être bien. Charge, exhortation devrais-je dire, aux cliniciens plumitifs de se faire comprendre. Car à défaut quelle différence entre un vieux viennois qui convainc ses disciples, schéma à l’appui, que le surmoi est à la périphérie nord-ouest de l’appareil du dedans de la tête et un chanteur raté qui réussit à persuader de pauvres gens que nos géniteurs extra-terrestres vont revenir et qu’ils sont sympas ? Pour ma part, je n’ai jamais reconnu, ni mon inconscient, ni mon ça et je ne saurai tolérer qu’on vienne fouiller et en faire l’inventaire chez moi en mon absence. Question de politesse. Or donc mon cher Didier, pour en revenir à notre contentieux, tu pourras éventuellement tenter d’imputer mon incapacité à saisir tes concepts psychiatriques soit à un déficit de connaissances qui me paraît impossible à combler pour les raisons que je t’exposai tantôt. Soit à une altération ou à un raté dans la construction de mon moi-peau. La seconde manœuvre serait habile et plus ambitieuse, avec un peu d’imagination elle pourrait alors servir à me convaincre que je suis en réalité une loutre, ou mieux une otarie. Ce faisant j’accepterai de bon gré de passer le reste de mes jours à faire tenir en équilibre un ballon sur mon nez,… pardon mon museau. En attendant j’ai d’ores et déjà renoncé à poursuivre la lecture de ton ouvrage au-delà de la page 172 et m’engage à ne plus jamais dépenser quarante-cinq euros pour une bouse psychologisante.

Je conseillerais également à tous les patients timorés de rompre avec une psychanalyse coûteuse, à la réussite toute virtuelle. Subsiste encore le problème de ceux qui ne pourraient pas se passer du divan. A ceux-ci j’adresse le conseil suivant : Rendez-vous sans plus tarder au magasin IKEA le plus proche. On a le droit d’essayer gratuitement et à loisir les meubles avant de les acheter.