Le patient nommé Jean-Camille m’avait contacté suite à la lecture d’un de mes articles retentissants dans la Gazette de la Société Champenoise de Psychanalyse. Il souhaitait entreprendre ce qu’il appelait lui-même une thérapie de la dernière chance. En effet, après s’être essayé successivement et sans succès notable au ski nautique, au concours d’entrée à l’Ecole Nationale d’Aviculture et la pratique intensive de la méditation sensuelle en milieux aqueux, il éprouvait un vif sentiment de dispersion de son énergie vitale.

Il était, selon ses dires, tellement diminué qu’il lui était désormais impossible de répondre au téléphone sans imiter le timbre de voix si caractéristique de Valérie Giscard D’Estaing, ce qui avait le don d’agacer suprêmement ses interlocuteurs. D’ailleurs son couple faisait les frais de son état dépressif avancé et de son agressivité débordante. Les rapports avec sa femme, s’étaient brusquement détériorés suite à une âpre dispute au sujet de l’origine exacte de la brandade de morue à la catalane. Les époux dès lors ne partagèrent plus le même lit, ni la même brosse à dents. Jean-Camille reporta par dépit son affection sur le chat des voisins et en récolta à la fois un peu de chaleur et de multiples griffures au niveau de l’appareil génital. Il apparaissait de plus en plus clairement à Jean-Camille que son mariage courait à l’échec, échec qu’il attribuait à des différences culturelles incompressibles. Par exemple sa femme goûtait fort peu que son mari ne l’interpelle à l’aide de locutions comme « tu n’es qu’une grosse conasse cellulitée .» La prise en charge de Jean-Camille me semblait impossible car mon emploi du temps était des plus serré. Cela faisait pratiquement six mois que je n’avais pas regagné mon domicile, passant mes nuits au cabinet, négligeant mes factures mais accomplissant un travail si passionnant qu’il valait bien le désagrément de voir mon appartement vide proposé à la vente par un agent immobilier véreux du nom de Streiffel.

Le récit que j’allai entendre mes saisit et son horreur n’aurait pu être imaginée, même par le plus fécond des romanciers naturalistes. La parentèle de Jean-Camille se révélait des plus malsaines, bien que lui-même ne puisse se le représenter clairement. Le père d’abord, sorte d’armoire à glace inculte au faciès rougeaud mais aux mains impeccablement manucurées en toutes circonstances, travaillait comme représentant pour une compagnie commercialisant le « breuvage de la convivialité .» Les seuls échanges verbaux que l’enfant eut jamais avec son père tournaient autour des qualités innombrables, inestimables et économiquement avantageuses, de l’apéritif anisé. L’homme en effet, suite à des années de terrain, était atteint d’un type particulier d’aphasie qui ne lui permettait plus que de formuler en boucle et sur un ton extrêmement autoritaire, son argumentaire de vente (quelques variantes mises à part). En un mot, si ce père était un vendeur exceptionnel, il était parfaitement incapable d’apporter à son fils une quelconque nourriture affective. Jean-Camille fit donc l’expérience de l’étayage au travers de la pratique que j’ai depuis appelée « un sanglot, un Ricard, penses-tu maman, ça peut pas faire de mal !» L’enfant en plus d’être alcoolisé à heures fixes, était régulièrement battu par toute la famille, oncle en visite inclus.

La mère quant à elle, était une femme pâle, sans aucune espèce de caractère et des plus négligente. Elle avait cessé assez vite d’être une mère pour l’enfant depuis l’introduction dans leur demeure, du confort apporté par l’électroménager. Ainsi passait elle des heures à découper, malaxer, mélanger, émincer tout ce qui lui tombait sous la main à l’aide de son mixeur multifonctions. Jean-Camille perdit d’ailleurs deux doigts de la main gauche le jour où sa mère voulut tester la fonction spéciale frites légère. L’histoire de son prénom était d’ailleurs assez révélatrice du peu de reconnaissance dont était capable cette femme. A la naissance de l’enfant, elle déclara vouloir appeler son fils Maritie & Gilbert Carpentier, en hommage à cette invention majeure qu’étaient les variétés du samedi soir dont elle était friande. La décision ne suscita aucune espèce de réaction de la part de son mari, trop occupé qu’il était à vanter au médecin-chef les bénéfices que la médecine pourrait tirer d’une utilisation plus intensive du Pastis 51 dans le traitement des grands brûlés. Ce fut l’officier d’état-civil, qui usant des ses prérogatives légales et par respect du code de la propriété intellectuelle, décida d’appeler le nourrisson Jean-Camille. Il fallut l’intervention des pompiers pour le désencastrer de l’armoire où il rangeait les papiers officiels nécessaires à l’exercice de sa noble charge.

L’enfance de Jean-Camille se déroula dans la souffrance et les vexations de toutes sortes. Ses camarades se moquaient de sa maladresse langagière et kinesthésique et ses instituteurs déclarèrent assez rapidement qu’il n’arriverait à rien, vu qu’il était une grosse buse. Ses parents décidèrent donc qu’il était inutile de le laisser végéter sur les bancs de l’école plus longtemps. Désormais en permanence cloîtré dans l’appartement familial, il passait le plus clair de son temps à regarder la télévision. Il avait hérité de sa mère le goût des variétés et développa à ce propos un petit talent d’imitateur pour s’assurer les bonnes grâces de sa génitrice ou du moins un semblant d’intérêt. Celle-ci lui demanda donc sans aucun vergogne et quasi naturellement d’assurer la relève lorsque le poste unique de la maison rendit l’âme. L’adolescent dut à longueur de soirée divertir cette mère ignoble qui ne se gênait évidemment pas de dénigrer copieusement les programmes. Le seul point positif fut selon elle, l’introduction avant l’heure d’un semblant, de tridimensionnalité et progrès, non négligeable des émissions enfin en couleur. Il ressortait de ce tableau que Jean-Camille n’avait jamais été reconnu pour lui-même et plus grave encore, que ses parents l’avaient froidement chosifié. A l’âge de quinze ans, fatigué par le répertoire de Joe Dassin et le faux enthousiasme de Guy Lux, Jean-Camille rendit l’antenne et quitta ce foyer vénéneux.

Il monta à la capitale et décida de prendre enfin sa vie en main. Il reprit des études qu’il réussit brillamment, du moins tant que ses allocations lui permirent de payer les envois du Reader’s Digest. C’est un soir d’automne qu’il - chose impensable - rencontra l’amour. Il fit la connaissance de Thérèse, femme replète à la pilosité anarchique et qui était originaire du Morbihan. La rencontre eut lieu dans un troquet de la Rue des Martyrs, « Chez Bébert » où Thérèse, affectueusement surnommée « la gourdasse » par les habitués, officiait comme fille de buffet. L’attirance que Jean-Camille éprouvait pour cette femme n’allait sans quelque arrière-pensée et n’était pas étrangère à sa volonté implacable de monter dans l’échelon social. Des années de privation et une extraction proche du ruisseau avaient rendus Jean-Camille très conscient des inégalités de classe. Il resta persuadé longtemps après leur mariage que Thérèse était la fille d’un peintre célèbre et fut cruellement déçu de constater que son beau-père maniait le pinceau à peu près aussi bien qu’un maçon use d’un scalpel. Jean-Camille en nourrit le sentiment confus d’avoir été dupé et éprouvait beaucoup de ressentiment envers son épouse, sentiment qui n’était pas sans lien avec sa dérobade devant l’idée de paternité. Il me rapporta d’ailleurs au cours d’une séance ce rêve étrange où sa femme, représentée à cette occasion alternativement et de manière totalement substituable sous la forme d’un sanglier ou de Régine, accouchait d’un tube cathodique brisé. Les rendez-vous s’égrenaient et aucun progrès n’était visible. J’étais perplexe.

Les symptômes de mon patient ne ressemblaient à aucune pathologie et débordaient du cadre de tout ce que j’avais pu rencontrer au cours de mes nombreuses années de pratique clinique. Mon orgueil en fut touché très profondément et je me sentais pour la première fois de ma brillante carrière, impuissant face à la complexité de la maladie. Jusqu’alors je me targuais d’avoir aidé tous mes patients à aller mieux et d’avoir obtenu des résultats pour le moins spectaculaires. J’avais notamment fait cesser le délire grandiose d’un patient qu’il est coutume aujourd’hui d’appeler « le Fils de l’Homme » et qui était persuadé d’être quelque chose comme le concierge du monde. J’avais traité de grands noms du show business, notamment le fils de Françoise Dolto qui pouvait désormais vivre sans l’idée récurrente que ses chansons obstinément vulgaires et au caractère sexuel-agressif dissimulé, portaient atteinte à la mémoire et à la crédibilité de sa mère. Exégète reconnu de Freud on m’avait confié l’adaptation radiophonique de « Totem et Tabou .» Mon œuvre éthologique magistrale « Résilience et pratique du badminton chez les Bonobo, une approche systémique » était une référence mondiale, traduite en plus de trente langues, breton compris. Sans parler de mon anthologie de l’œuvre de Manzoni. Bref j’étais une sommité qui pour la première fois, échouait dans la douleur. J’essayai plusieurs angles, tous les paradigmes connus sans pouvoir percer la surface et atteindre l’inconscient de Jean-Camille. Lors des séances, toutes de mes interprétations tombaient à plat ou alors suscitaient des réflexions telles que « Vous n’êtes qu’un connard bouffi et prétentieux .» Les mécanismes de défenses de Jean-Camille redoublaient constamment de sorte qu’il m’accusa un jour de sentir l’ail. Le contre-transfert m’était également de plus en plus pénible et il m’arrivait de ne pouvoir chasser de mon esprit la pensée que j’étais une quenelle de veau.

J’avait traité Jean-Camille pendant environ neuf mois lorsque je pris la décision de couper court et de mettre un terme à cette cure, vraisemblablement vouée à l’échec et trop éprouvante pour moi. Lors d’une ultime séance, je remarquai pour la première fois la difficulté qu’avait Jean-Camille à prononcer l’expression « mettre le pied à l’étrier ». Je me hasardai à lui soumettre que ce blocage provenait très certainement d’une exposition répétée à de la mauvaise variété et que celle-ci remplissait la fonction d’interface dans sa conscience. Ainsi son enveloppe auditive s’était retournée pour adopter la forme d’un anneau de Morfenstein (et avait contribué à l’instauration d’un moi que Frances Tustin aurait appelé un Moi-Fricandeau, mais ceci je n’en fit pas part au patient.) La réaction ne se fit pas attendre, Jean-Camille fut instantanément pris de convulsions et psalmodia dans une langue inconnue. Probablement de l’allemand, puisqu’il ponctuait ses phrases d’un geste semblable au salut hitlérien. Revenu au calme il s’exprima avec beaucoup de lucidité sur la carrière de Louison Bobet. Nous eûmes dès ce jours des échanges beaucoup plus amicaux et une communication plus harmonieuse puit s’établir entre Jean-Camille et le monde. Dès lors je ne l’ai revu qu’épisodiquement. Une dernière fois à l’occasion de la cérémonie d’intronisation qui voyait mon accession à l’Académie Française, où me il fit don d’un magnifique carré Hermès finement brodé à l’effigie de la défunte Princesse de Galles. Cet objet de collection trône aujourd’hui à côté de mon tableau de Courbet représentant l’origine du monde, dans mon cabinet, boulevard Haussmann (Lacan me l’avait cédé en paiement d’une dette de jeu).Aux dernières nouvelles, Jean-Camille avait trouvé un emploi stimulant au département Recherche & Développement d’un grand groupe alimentaire suisse. Il y planchait assidûment sur un concept novateur d’amis pliables en carton ondulé destinés à accompagner les portions individuelles de fondue à réchauffer au micro-onde. A ce que je sais, les tensions avec son épouse s’étaient nettement aplanies puisqu’il ne la battait plus que durant les mois de janvier. Les parents de Jean-Camille décédèrent en 1999 et leurs cendres, à leur demande, furent répandues à proximité du moulin de Claude François. Le Ricard est quant à lui, toujours en vente libre.